Pourquoi n'avez-vous jamais voulu parler de votre enlèvement ?
Parce que c'était encore à vif, une blessure qui ne cicatrisait pas. Si j'en parlais, la nuit je faisais des cauchemars. Quand j'ai décidé de faire ce livre sur papa, le problème s'est posé de savoir si j'allais l'évoquer. Maman et Guy [Carlier, son mari, NdR] m'ont dit : "Tu ne peux pas ne pas en parler, ça a tellement changé ton père..." J'ai écrit le dernier chapitre et ça m'a libérée.
Vous vous en souvenez précisément ?
De tout. A 13 ans, on est fragile. Mon enlèvement a duré une cinquantaine d'heures.
Dites-nous dans quelles circonstances.
J'étais dans ma chambre, au premier étage de notre maison de Vandoeuvres, et je dormais. Le jardinier avait laissé une échelle. "Il" est entré par la fenêtre et m'a plaqué un mouchoir avec du chloroforme sur le visage. Au début, j'ai cru que c'était mon père car il venait m'embrasser la nuit avant d'aller se coucher. "Il" m'a fait m'habiller, m'a fait sortir par la fenêtre et m'a emmenée dans un appartement.
Qui était le kidnappeur ?
C'était un cameraman free-lance qui accompagnait une équipe de tournage de la Télévision Suisse Romande venue faire un reportage sur mon père. Et c'était un petit voyou. Sa femme ne s'en doutait pas. Il avait un bon train de vie. Il vivait de ses larcins. Il avait dressé une liste d'enfants potentiellement kidnappables, où figurait le fils de Sofia Loren, qui, lui aussi, habitait Genève. L'équipe de tournage a passé une journée à la maison, il a repéré les lieux et a décidé que ce serait moi. Le soir, je suis rentrée de l'école. Il m'a vue, je l'ai vu. Après, il a mis son plan au point et a loué un appartement à Annemasse [en Haute-Savoie, donc côté français, NdR] pour me cacher. Il était souvent là, sauf quand il partait téléphoner à mes parents. Alors il me droguait. Il me faisait croire que des complices me surveillaient. Il essayait de me nourrir, mais je ne pouvais pas manger, j'étais vraiment mal.
Il vous droguait comment ?

Il me faisait des piqûres. Il m'a piqué les bras, les mains, les chevilles, partout. Mais il n'était pas médecin et ne savait pas s'y prendre. Quand papa est entré dans ma chambre, il y avait plein de sang sur les murs et sur les draps. Ma mère pensait que j'avais été violée. Ils ont tout imaginé.
Comment vos parents ont-ils découvert votre disparition ?
Papa se levait chaque jour le premier, il préparait le petit déjeuner et montait nous réveiller. Ce matin-là, il ne me voit pas dans ma chambre, il m'appelle, ne me trouve pas et panique. Mes parents ont trouvé un mot sur ma table de nuit. On leur demandait une rançon et de ne pas prévenir la police. Ils sont tous les deux tombés à genoux. [Grand silence.] Papa a dit : "J'appelle la police", et maman : "Je t'en supplie, il va la tuer". Papa a téléphoné à son ami Jean Dumur [directeur des programmes de la Télévision Suisse Romande, NdR]. Il lui a demandé conseil mais de ne surtout pas livrer l'information. Dumur connaissait tout le monde, il a appelé le chef de la police. Une heure après, la maison était pleine de policiers, rentrés discrètement.
Mes parents n'avaient pas le droit de dire ce qui se passait, y compris à la famille. Quand des gens téléphonaient, ils étaient pressés de raccrocher. Mon grand-père a senti qu'il se passait quelque chose... Maman lui a fait croire qu'elle s'était disputée avec papa et qu'ils se séparaient. Mon père avait demandé une preuve que j'étais encore en vie. Il voulait que j'écrive une lettre mais j'avais les bras paralysés par les piqûres, j'étais pleine d'ecchymoses, je saignais. "Il" a alors décidé de m'enregistrer. Mon père a demandé ce qu'il y avait d'écrit sur ma trousse, pour être sûr que c'était moi. Il lui a fait écouter la réponse au téléphone.
Quel était le montant de la rançon ?
Deux millions de francs suisses. Mon père venait de vendre le chalet de Gstaad, donc il avait l'argent. Il a appelé son banquier, un ami, qui a rouvert la banque le soir, a préparé les petites coupures et lui a tendu une valise. Papa devait aller seul au rendez-vous. Les policiers voulaient l'accompagner, mais il a refusé et n'a pas voulu mettre d'émetteur sur lui. Sans le prévenir, ils ont cassé un feu arrière de sa voiture pour pouvoir le repérer dans la nuit car ils le suivaient dans des véhicules banalisés. Papa devait se rendre en pleine campagne. Au lieu indiqué, il y avait un sac de courses, dans lequel il devait mettre l'argent, puis attacher le sac à un filin, tendu le long d'une falaise. Il attendait en bas et voyait le sac s'éloigner dans la nuit... A ce moment-là, il s'est dit : "Il a ma fille, il a l'argent, il va la tuer et il va me tuer..." Papa rentre à la maison et attend le coup de fil indiquant où je me trouvais. Le mec devait compter l'argent... Il a appelé deux heures après : "Dans une cabine téléphonique, vous trouverez un Bottin avec l'adresse."
Il m'avait sortie de l'appartement en repassant la frontière. J'étais droguée, à l'arrière de sa camionnette. Je me suis réveillée dans une caravane. Il n'était pas là. J'ai donné un coup de pied dans la porte et je suis partie. Quand les policiers sont arrivés, je n'y étais plus ! En apprenant cela, ma mère a craqué. Mon père, pourtant si sensible, a été assez fort pendant cette cinquantaine d'heures. Il a craqué après, avec le contrecoup.
Où étiez-vous passée, au moment où tout le monde vous cherchait ?

Je suis sortie de la caravane dans la nuit et je me suis dirigée au hasard vers un bois. J'ai marché longtemps. Je tombais dans la boue. J'étais très faible... Je suis arrivée sur une route de campagne. Une voiture s'est arrêtée et j'ai dit au conducteur : "J'ai été kidnappée, je suis la fille de Frédéric Dard." Le gars a pensé que j'étais une droguée car il n'y avait encore rien eu dans les journaux. Il m'a emmenée dans un bistrot, j'ai raconté mon histoire à une fille et elle m'a crue. Ils ont appelé le commissariat, les policiers sont venus me chercher, mais je les ai pris pour des complices. Quand ils ont vu dans quel état j'étais, ils ont décidé de m'emmener à l'hôpital. Je voulais rentrer chez moi et revoir mes parents. Quand ils sont arrivés à l'hôpital, c'était émouvant mais bizarre... J'étais contente de les retrouver mais je culpabilisais de la peine que je leur avais infligée - comme si j'avais fugué. Je me disais : "Papa ne va pas s'en remettre." Après, je ne suis pas retournée à l'école, on est partis en Espagne. Le kidnappeur n'était toujours pas retrouvé, j'avais un garde du corps. L'enquête a avancé très vite, il a été arrêté dans le mois.
Comment les policiers ont-ils réussi à le trouver ?
Il avait téléphoné à mon père depuis une cabine, avec un masque de Mitterrand sur le visage. Un couple était garé là et flirtait. Ils l'ont vu sortir avec son masque et ont trouvé cela bizarre. La fille a noté le numéro de sa plaque sur un paquet de cigarettes pour prévenir la police puis a oublié. Quand l'affaire est sortie dans les journaux, elle a réalisé que la date correspondait et a retrouvé le paquet avec l'immatriculation. Et c'était SA voiture.
Il a été condamné à vingt ans de prison, mais a dû en faire quatorze ou douze. Il a bénéficié d'une remise de peine pour bonne conduite. L'avocat nous a avertis qu'il allait être libéré. Ma seule condition, c'était qu'il ne rentre jamais en contact avec moi, ni physiquement ni par téléphone, ni par écrit, même pour demander pardon.
Je le vois partout où je vais, encore maintenant. J'ai refusé toutes les interviews. A l'exception du journal de la police, que papa voulait remercier. Ce jour-là, j'ai senti sa présence dans les locaux. Je suis partie très vite. Je suis sûre qu'il était interviewé dans une autre salle. Récemment, quand Jacques Pradel a fait une émission de radio sur mon enlèvement, j'ai essayé de l'en dissuader. Je l'ai entendue par hasard et j'ai fait des cauchemars violents pendant quinze jours. Je me levais la nuit pour vomir.
Vous avez été suivie par des psychologues ?
J'en ai vu plein mais pas tout de suite. Avec mes parents, on évitait le sujet car ils étaient eux aussi traumatisés, je les voyais souffrir. La vie n'était plus comme avant. Vers seize ans, j'ai commencé à avoir des crises de spasmophilie. Et un jour, je n'ai plus parlé, à personne. Papa a trouvé un psychothérapeute à qui j'ai réussi à raconter mon histoire et j'ai été suivie jusqu'en 2006. Il m'a permis de combattre ma phobie des piqûres et des lampes de poche. C'est un traumatisme énorme.
Avez-vous lu le roman dans lequel votre père a raconté votre enlèvement ?

Je l'ai lu, mais en plusieurs fois, et longtemps après. Pour que je sois absente au procès, j'ai été entendue au cours de l'instruction, presque tous les jeudis, pendant un an. Le juge venait à la maison. Mon père a déposé pour moi lors du procès.
Vous dites toujours "il" quand vous parlez de votre ravisseur. Vous connaissez pourtant son nom ?
Oui, mais je ne le prononce pas.
Vous savez ce qu'il est devenu ?
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Frédéric Dard, dit San-Antonio
Il est sorti de prison, il habite toujours en Suisse. La Tribune de Genève lui a consacré un article selon lequel il était bien à plaindre, comme si j'avais changé son destin. Le pauvre aurait fait ça car il ne s'en sortait pas... Il avait pourtant une maison, un bateau... Tu voles de la nourriture pour manger, mais tu ne voles pas des enfants.
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